siobhan Animatrice

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Post� le: 31 Mai 2006 22:52 Sujet du message: |
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R�quisitoire contre Jean-Marie Le Pen
par Pierre Desproges - 28 septembre 1982
[ Les R�quisitoires du Tribunal des Flagrants D�lires - Tome 1 - Seuil-France-Inter - 11-2003 ]
Fran�aises, Fran�ais,
Belges, Belges,
Extr�mistes, Extr�mistes,
Mon pr�sident fran�ais de souche,
Mon �migr� pr�f�r�,
Mesdames et Messieurs les jur�s,
Mademoiselle Le Pen, mademoiselle Le Pen,
Mademoiselle Le Pen, madame Le Pen,
Public ch�ri, mon amour.
Comme j'ai eu l'occasion de le d�montrer, ici m�me, r�cemment, avec un brio qui m'�tonne moi-m�me malgr� la haute estime en laquelle je me tiens depuis que je sais qu'il coule en mes veines plus de 90 % de sang aryen et, moins de trois grammes de cholest�rol, les d�bats auxquels vous assistez ici, quotidiennement, mesdames et messieurs, ne sont pas ceux d'un vrai tribunal. En r�alit�, je le r�p�te, ceci est une �mission de radio. Qui pis est, une �mission de radio dite comique. Ou au moins qui tente de l'�tre.
Alors le rire, parlons-en et parlons-en aujourd'hui, alors que notre invit� est Jean-Marie Le Pen. Car la pr�sence de Monsieur Le Pen en ces lieux vou�s le plus souvent � la gaudriole para-judiciaire pose probl�me. Les questions qui me hantent, avec un H comme dans Halimi sont celles-ci :
Premi�rement, peut-on rire de tout ?
Deuxi�mement, peut-on rire avec tout le monde ?
A la premi�re question, je r�pondrai oui sans h�siter, et je r�pondrai m�me oui, sans les avoir consult�s, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers.
S'il est vrai que l'humour est la politesse du d�sespoir, s'il est vrai que le rire, sacril�ge blasph�matoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarit� et de mauvais go�t, s'il est vrai que ce rire-l� peut parfois d�sacraliser la b�tise, exorciser les chagrins v�ritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la mis�re et de la mort. Au reste, est-ce qu'elle se g�ne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu'elle ne pratique pas l'humour noir, elle, la mort ? Regardons s'agiter ces malheureux dans les usines, regardons gigoter ces hommes puissants boursoufl�s de leur importance, qui vivent � cent � l'heure. Ils se battent, ils courent, ils caracolent derri�re leur vie, et tout d'un coup, �a s'arr�te, sans plus de raison que �a n'avait commenc� et, le militant de base, le pompeux PDG, la princesse d'op�rette, l'enfant qui jouait � la marelle dans les caniveaux de Beyrouth, toi aussi � qui je pense et qui a cru en Dieu jusqu'au bout de ton cancer, tous, nous sommes fauch�s, un jour, par le croche-pied de la mort imb�cile et les droits de l'homme s'effacent devant les droits de l'asticot. Alors, qu'elle autre �chappatoire que le rire, sinon le suicide ? Poil aux rides ?
Donc, on peut rire de tout, y compris de valeurs sacr�es, comme par exemple, le grand amour que vit actuellement le petit roi inamovible de la d�fense passive, ici pr�sent. Elle s'appelle Marika, c'est la seule aryenne qu monde qui peut le supporter, ce qu'on comprendra ais�ment quand on saura qu'il s'agit de la poup�e gonflable et peau de morue su�doise que sa tata Rodriguez lui a envoy� de Lisbonne en paquet fado.
Deuxi�me question : peut-on rire avec tout le monde ?
C'est dur� Personnellement, il m'arrive de ren�cler � l'id�e d'inciter mes zygomatiques � la t�tanisation crisp�e. C'est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d'un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Pr�s d'un terroriste hyst�rique, je pouffe � peine et, la pr�sence, � mes c�t�s, d'un militant d'extr�me droite assombrit couramment la jovialit� monacale de cette mine r�jouie dont je d�plore en passant, mesdames et messieurs les jur�s, de vous imposer quotidiennement la pr�sence inopportune au-dessus de la robe aust�re de la justice sous laquelle je ne vous raconte pas. Attention, ne vous m�prenez pas sur mes propos, mesdames et messieurs les jur�s : je n'ai rien contre les racistes, c'est le contraire, comme dirait mon ami le brigadier Georges Rabol qui, je le pr�cise � l'intention des auditeurs qui n'auraient pas la chance d'avoir la couleur, est presque aussi n�gre que pianiste. Dans Une journ�e particuli�re, le film d'Ettore Scola, Mastroianni, poursuivi jusque dans son sixi�me par les gros bras mussoliniens, s'�crie judicieusement � l'adresse du spadassin qui l'accuse d'anti-fascisme : "Vous vous m�prenez, monsieur : ce n'est pas le locataire du sixi�me qui est anti-fasciste, c'est le fascisme qui est anti-locataire du sixi�me."
"Les racistes sont des gens qui se trompent de col�re", disait, avec mansu�tude, le pr�sidant Senghor, qui est moins pianiste, mais plus n�gre que Georges Rabol. Pour illustrer ce propos, je ne r�siste pas � l'envie de vous raconter une histoire vraie, monsieur Le Pen, cela nous changera des habituelles �lucubrations n�vropathiques inh�rentes � ces regrettables r�quisitoires.
Je sortais r�cemment d'un studio d'enregistrement, accompagn� de la pulpeuse com�dienne Val�rie Mairesse avec qui j'aime bien travailler, non pas pour de basses raisons sexuelles, mais parce qu'elle a des nichons magnifiques.
Nous grimpons dans un taxim�tre sans bien nous soucier du chauffeur, un monotone quadrag�naire de type romorantin, couperos� de frais, et poursuivons une conversation du plus haut int�r�t culturel, tandis que le taxi nous conduit vers le Ch�telet. Mais, alors que rien ne le laissait pr�voir et, sans que cela ait le moindre rapport avec nos propos, qu'il n'�coutait d'ailleurs pas, cet homme s'�crie soudain :
"Eh bien moi, les Arabes, j' peux pas les saquer."
Ignorant ce trait d'esprit sans appel, ma camarade et moi continuons notre d�bat. Pas longtemps. Trente secondes plus tard, �a repart :
"Les Arabes, vous comprenez, c'est pas des gens comme nous. Moi qui vous parle, j'en ai eu comme voisins de palier pendant trois ans. Merci bien. Ah, les salauds ! Leur musique � la con, merde. Vous me croirez si vous voulez, c'est le p�re qu'a d�pucel� la fille a�n�e ! �a, c'est les Arabes."
Ce coup-ci, je craque un peu et dis :
"Monsieur, je vous en prie, mon p�re est arabe.
- Ah Bon ? Remarquez, votre p�re, je dis pas. Il y en a des instruits. On voit bien que vous �tes propre et tout. D'ailleurs, je vous ai vu � Bellemare."
A l'arri�re, bringuebal�s entre l'ire et la joie, nous voulons encore ignorer. Las ! La pause est courte :
"Oui, votre p�re je dis pas. Mais alors, les miens d'Arabes, pardon. Ils avaient des poulets vivants dans l'appartement et ils leur arrachaient les plumes rien que pour rigoler. Et la cadette, je suis s�r que c'est lui aussi qui l'a d�pucel�e. �a s'entendait. Mais votre p�re, je dis pas. De toute fa�on, les Arabes, c'est comme les Juifs. �a s'attrape que par la m�re."
Cette fois-ci, je craque vraiment :
"Ma m�re est arabe.
- Ah bon ? La Concorde, � cette heure-l�, y a pas moyen. Avance, toi, eh connard ! Mais c'est vert, merde. Retourne dans ton 77 ! Voyez-vous, monsieur, reprend-il, � mon endroit, � mon derri�re, voulez-vous que je vous dise ? Il n'y a pas que la race. Il y a l'�ducation. C'est pour �a que votre p�re et votre m�re, je dis pas. D'ailleurs, je le dis parce que je Le Pense, vous n'avez pas une t�te d'Arabe. �a c'est l'�ducation. Remarquez, vous mettez un Arabe � l'�cole, hop, y joue au couteau. Et il emp�che les Fran�ais de bosser. Voil�, 67, rue de la Verrerie, nous y sommes. �a nous fait trente-deux francs."
Je lui donne trente-deux francs.
"Eh, eh, vous �tes pas g�n�reux, vous alors, et le pourliche !
- Ah, c'est comme �a, me vengeais-je enfin, je ne donne pas de pourboire aux Blancs !"
Alors, cet homme, tandis que nous nous �loignons vers notre sympathique destin, baisse sa vitre et me lance :
"Cr�ve donc, eh, sale bicot."
A moi, qui ai fait ma premi�re communion � la Madeleine !
Voil�, mesdames et messieurs les jur�s, voil� un homme qui se trompait de col�re. Le temps qui m'est imparti socialiste, mais pas national, c'est toujours �a de pris, ainsi que la crainte de quitter mon nez rouge pour sombrer dans la d�monstration politico-philosophique m'emp�chent de me poser avec vous la question de savoir si ce chauffeur de taxi �tait de la race des bourreaux ou de la race des victimes ou les deux ou, plus simplement, de la race importune et qui partout foisonne, celle, d�nonc�e par Georges Brassens, des imb�ciles heureux qui son n�s qui sont n�s quelque part :
"Quand sonne le tocsin sur leur bonheur pr�caire,
Contre les �trangers tous plus ou moins barbares,
Ils sortent de leur trou pour mourir � la guerre,
Les imb�ciles heureux qui sont n�s quelque part."
Aussi laisserai-je, maintenant, la parole � mon ami Luis R�go, qui poussa, nagu�re, ici m�me, le plus troublant des cris d'alarme : "Les chiffres sont accablants : il y a de plus en plus d'�trangers dans le monde."
Pierre Desproges
[ Les R�quisitoires ont �t� prononc�s par Pierre Desproges (le procureur) sur l'antenne de France Inter dans le cadre de l'�mission Le Tribunal des Flagrants D�lires, �mission imagin�e et produite par Claude Villers (le pr�sident) et Monique Desbarbat avec Luis Rego (l'avocat). ]
http://perso.wanadoo.fr/felina/doc/extr_dr/desproges.htm _________________ Elen sila l�menn omentielvo...
"marcher dans la beaut�..." devise navajo.
"Songez � librement vivre..." Cyrano. |
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